Tarot de Marseille : histoire, structure et sagesse médiévale

Le plus ancien tarot divinatoire occidental : ses origines italiennes, sa structure en 3 septénaires, ses 22 arcanes majeurs, ses 4 suites, et la richesse inépuisable de son iconographie médiévale.

« Un livre ne se lit pas, il se médite ; le Tarot est le livre des livres. »
— Éliphas Lévi

I. Aux origines : les tarots italiens du Quattrocento

Le Tarot de Marseille n'est pas né à Marseille. Sa véritable origine se trouve dans les cours princières de l'Italie du Nord, au XVe siècle. Les premiers jeux de tarot connus — les tarots Visconti-Sforza — furent commandés par le duc de Milan, Filippo Maria Visconti, vers 1440. Ces cartes peintes à la main, rehaussées d'or et de lapis-lazuli, étaient des objets de luxe, offerts en cadeau diplomatique entre familles nobles.

À cette époque, le tarot n'était pas un outil divinatoire. Il se jouait comme un jeu de cartes ordinaire — le tarocchi — avec des atouts (les futurs arcanes majeurs) qui surpassaient les cartes ordinaires. Les joueurs de la Renaissance ne cherchaient pas à lire l'avenir dans les lames ; ils cherchaient à remporter la partie. Pourtant, chaque image était déjà chargée d'une symbolique chrétienne et allégorique qui préfigurait les lectures ésotériques à venir.

Parmi les plus célèbres jeux survivants, on compte le tarot Visconti di Modrone (67 cartes conservées sur 86), le tarot Brera-Brambilla (48 cartes), et le tarot Cary-Yale. Ces cartes nous montrent des figures médiévales classiques — l'Empereur, le Pape, la Roue de Fortune, l'Amoureux — mais aussi des représentations singulières comme la Foi, l'Espérance et la Charité, aujourd'hui disparues des jeux modernes.


II. La standardisation marseillaise : Noblet et Dodal

Comment le tarot italien est-il devenu le Tarot de Marseille ? La réponse tient à l'industrie du cartier. Au XVIIe siècle, Marseille était un centre majeur de production de cartes à jouer, exportées dans toute l'Europe grâce au dynamisme de son port. Les artisans cartiers marseillais ont progressivement standardisé les motifs italiens, les simplifiant pour la gravure sur bois puis sur cuivre, et les imprimant en série à moindre coût.

Le plus ancien Tarot de Marseille connu est celui de Jean Noblet, cartier parisien, daté de 1659. Il compte déjà les 78 cartes qui composeront tous les jeux ultérieurs : 22 atouts (les arcanes majeurs) et 56 cartes d'enseignes (les arcanes mineurs). Mais c'est le tarot de Jean Dodal, cartier lyonnais vers 1701, qui fixe véritablement l'iconographie que nous connaissons aujourd'hui.

Le nom « Tarot de Marseille » lui-même est une invention tardive, popularisée au XIXe siècle par les occultistes français qui redécouvrirent ces cartes. Paul Marteau, directeur de la maison Grimaud, publia en 1930 Le Tarot de Marseille, consacrant définitivement l'appellation. Son jeu, dessiné selon les canons de la gravure sur bois traditionnelle, reste aujourd'hui l'édition la plus diffusée.

Les couleurs si caractéristiques du Tarot de Marseille — ce bleu profond, ce rouge vif, ce jaune doré, ce vert tendre — ne sont pas un choix esthétique gratuit. Elles obéissent à des contraintes techniques d'impression (le repérage des pochoirs, la disponibilité des pigments) mais créent aussi une harmonie visuelle qui contribue au pouvoir évocateur des lames.


III. La structure en trois septénaires

Les 21 arcanes majeurs numérotés (plus le Mat, non numéroté) se découpent traditionnellement en trois groupes de sept, appelés septénaires. Cette structure ternaire, théorisée par les occultistes du XIXe siècle, est l'une des clés de lecture les plus fécondes du Tarot de Marseille.

Premier septénaire (I à VII) : le plan matériel

Les lames I à VII — du Bateleur au Chariot — décrivent l'entrée dans le monde manifesté. Le Bateleur (I) ouvre le jeu : il est le commencement, l'initiative, l'outil qui attend d'être saisi. La Papesse (II) apporte la connaissance intuitive. L'Impératrice (III) incarne la fécondité créatrice. L'Empereur (IV) pose la structure et la loi. Le Pape (V) transmet la sagesse. L'Amoureux (VI) confronte au choix. Le Chariot (VII) couronne cette première phase par la victoire sur les forces contraires — la volonté qui triomphe des dualités.

Deuxième septénaire (VIII à XIV) : le plan psychologique

Les lames VIII à XIV — de la Justice à Tempérance — plongent dans l'intériorité. La Justice (VIII) introduit la loi du karma et de l'équilibre. L'Ermite (IX) se retire du monde pour chercher la vérité en soi. La Roue de Fortune (X) rappelle l'impermanence des cycles. La Force (XI) invite à dompter l'instinct sans le nier. Le Pendu (XII) renverse la perspective — voir le monde autrement. L'Arcane sans nom (XIII) accomplit la transformation radicale. Tempérance (XIV) guérit et synthétise : c'est l'alchimie psychologique, l'art de mélanger les contraires pour produire l'équilibre.

Troisième septénaire (XV à XXI) : le plan spirituel

Les lames XV à XXI — du Diable au Monde — traitent des questions ultimes. Le Diable (XV) révèle nos chaînes et nos ombres. La Maison-Dieu (XVI) détruit les illusions. L'Étoile (XVII) ouvre à l'espérance. La Lune (XVIII) plonge dans l'inconscient et les peurs archaïques. Le Soleil (XIX) illumine et accomplit. Le Jugement (XX) appelle à l'éveil. Le Monde (XXI) clôt le cycle : la danseuse au centre de la couronne végétale célèbre l'unité retrouvée, l'âme réconciliée avec l'univers.

Septénaire Plages Plane Thématique clé
1er I à VII Matériel L'incarnation, l'action dans le monde, l'apprentissage social
2e VIII à XIV Psychologique L'intériorité, la transformation, l'équilibre des forces contraires
3e XV à XXI Spirituel L'éveil, la libération des illusions, l'accomplissement

Le Mat (ou Fou), non numéroté, circule librement entre les septénaires. Il est à la fois celui qui commence (avant le I) et celui qui achève (après le XXI) — le voyageur éternel, le libre arbitre incarné.


IV. Les 22 arcanes majeurs : un panorama

Voici un survol des 22 arcanes majeurs du Tarot de Marseille. Chaque lame raconte une étape du voyage de l'âme, une facette de l'expérience humaine, un enseignement que la vie nous donne à traverser.


V. Les 4 suites : le langage des arcanes mineurs

Les 56 arcanes mineurs se répartissent en 4 suites (ou enseignes) de 14 cartes chacune. Contrairement au jeu de 52 cartes moderne, les suites du Tarot de Marseille comptent un cavalier supplémentaire entre le valet et la reine.

Chaque suite comprend 10 cartes numérales (de l'As au Dix) et 4 figures (Valet, Cavalier, Reine, Roi). Les cartes numérales racontent une progression — de l'impulsion initiale (As) à l'aboutissement (Dix). Les figures représentent des personnes, des rôles, ou des aspects de notre propre personnalité.

Dans le Tarot de Marseille traditionnel, les arcanes mineurs ne sont pas illustrés de scènes comme dans le Rider-Waite-Smith. Les cartes numérales montrent uniquement le nombre d'enseignes correspondant, disposé en motifs géométriques. Cette sobriété visuelle sollicite davantage l'intuition et la connaissance symbolique du lecteur — chaque chiffre, chaque configuration spatiale devient un élément d'interprétation.


VI. La controverse égyptienne : Court de Gébelin et l'illusion orientaliste

En 1781, le pasteur protestant et érudit Antoine Court de Gébelin publie le tome VIII de son Monde Primitif. Il y consacre un chapitre entier au Tarot, qu'il présente comme un livre sacré de l'Égypte ancienne — le Livre de Thoth — miraculeusement conservé à travers les siècles.

Selon sa théorie, les 22 arcanes majeurs représenteraient les mystères de l'Égypte antique, et le mot « Tarot » viendrait de l'égyptien Ta-Rosh (« la voie royale »). Court de Gébelin voyait dans chaque lame un hiéroglyphe, un fragment de sagesse égyptienne échappé aux flammes de la bibliothèque d'Alexandrie.

Cette théorie est aujourd'hui totalement réfutée par les historiens. Aucun lien n'a jamais été établi entre le tarot et l'Égypte antique. Le tarot est une création européenne, née dans les cours italiennes du XVe siècle. Le mot vient de l'italien tarocchi, dont l'étymologie reste discutée, mais certainement pas de l'égyptien.

Pourtant, l'idée de Court de Gébelin a eu une influence considérable. C'est elle qui a lancé la mode du tarot divinatoire et ésotérique au XIXe siècle. Etteilla (Jean-Baptiste Alliette) s'en empara pour créer le premier jeu de tarot spécifiquement divinatoire. Éliphas Lévi l'intégra dans son système de correspondances kabbalistiques. La Golden Dawn en fit la base de son enseignement initiatique. Le mythe égyptien était né — et comme souvent en ésotérisme, le mythe s'est révélé plus fécond que la vérité historique.


VII. Les 4 méthodes de lecture disponibles sur le site

Notre plateforme propose plusieurs méthodes de tirage adaptées au Tarot de Marseille, conçues pour répondre à différents types de questions et de contextes.

1. Le tirage en 3 cartes

La méthode la plus simple et la plus directe. Trois cartes tirées représentent le passé, le présent et le futur de la situation. Idéal pour une question précise ou un éclairage rapide. La simplicité de ce tirage en fait un excellent point de départ pour les débutants, tout en restant un outil de profondeur pour les lecteurs expérimentés.

2. Le tirage en croix

Quatre cartes disposées en croix : la première au centre (le cœur de la question), la seconde à gauche (ce qui s'oppose), la troisième en haut (ce qui éclaire), la quatrième en bas (la résolution). Cinq cartes si l'on ajoute la synthèse. Ce tirage, d'origine française, est particulièrement adapté aux questions de décision et de conflit.

3. Le tirage en ligne

Les cartes sont disposées en ligne, de gauche à droite, chaque position correspondant à un aspect spécifique de la vie (amour, travail, santé, spiritualité, finances). Ce tirage offre une vue panoramique et permet d'identifier rapidement les domaines qui demandent attention.

4. Le tirage astrologique

Les 12 positions du zodiaque sont chacune occupées par une carte, formant un mandala complet de la situation. Chaque maison astrologique (identité, finances, communication, famille, créativité, santé, relations, transformation, philosophie, carrière, communauté, spiritualité) reçoit l'éclairage d'un arcane. Un tirage d'une richesse exceptionnelle pour les grandes orientations de vie.


VIII. La sagesse inépuisable du Tarot de Marseille

Pourquoi le Tarot de Marseille continue-t-il de fasciner, six siècles après sa création ? La réponse tient peut-être à sa profondeur iconographique. Chaque détail compte dans une lame de Marseille : la couleur du vêtement, l'orientation du regard, le nombre de plis d'une tunique, la position des mains. Les graveurs médiévaux n'ont rien laissé au hasard, imprégnés qu'ils étaient d'une culture chrétienne où chaque image était une catéchèse.

Le Tarot de Marseille est un livre muet, comme l'appelaient les occultistes du XIXe siècle. Il ne vous dit pas quoi penser ; il vous montre des formes et des couleurs, et c'est à vous d'y projeter votre question, votre vie, votre intuition. C'est cette co-création entre l'image et le consultant qui fait la puissance du Tarot de Marseille.

Contrairement au Rider-Waite-Smith, où chaque carte illustrée raconte une histoire et suggère une interprétation, le Marseille oblige à un effort de lecture plus personnel. Les arcanes mineurs, sans scène figurative, sont un champ d'exercice de l'intuition pure. Le lecteur doit connaître les significations, certes — mais surtout, il doit sentir ce que la carte lui dit ici et maintenant.

C'est peut-être pour cette raison que le Tarot de Marseille reste, pour de nombreux praticiens, le jeu le plus profond. Il ne donne pas de réponses toutes faites. Il offre des portes — et c'est à chacun de les ouvrir.